Incitations (Théorie économique des)

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Le développement des théories de l’information, dont l’article de G. Akerlof de 1970 est la référence de base, a conduit à un profond renouvellement de la microéconomie traditionnelle. Le fait que l’information ne soit pas nécessairement symétrique entre agents participant à une activité économique, peut en effet entraîner des comportements stratégiques de part de ces derniers, conduisant à des situations différentes de celles induites usuellement par l’analyse .L’existence de ce phénomène conduit à la mise en évidence d’une trilogie essentielle (asymétries d’information , contrats , incitations ) dont l’économie publique est (avec l’économie industrielle) un point d’application clé . Après avoir présenté cette trilogie analytique fondamentale, on mettra en évidence la spécificité de la théorie économique des incitations.

Sommaire

La trilogie analytique fondamentale

Cette trilogie repose sur la mise en évidence du concept d’asymétries d’information que prolongent ceux de contrats et d’incitations.

Les asymétries d’information

Les asymétries d’information se focalisent en deux approches essentielles : information cachée et action cachée. L’information cachée ou anti-sélection correspond à la situation de base étudiée par G. Akerlof. Sur un marché donné, un paramètre exogène (la qualité par exemple) est connu des vendeurs et imparfaitement connu des acheteurs. Dans ce cas il n’y a aucune garantie pour que toutes les transactions mutuellement avantageuses se réalisent. Il y a bien anti-sélection car les vendeurs risquent d’être exclus du marché. Dans cette situation deux mécanismes économiques peuvent être mis en œuvre : auto-sélection ou signal. Dans le premier cas c’est le vendeur qui se retire du marché, le prix susceptible d’être obtenu ne lui paraissant pas satisfaisant. Dans le second cas c’est le comportement du vendeur qui conduit à la révélation de l’information cachée : par exemple sur le marché de l’emploi, en révélant des choix de formation différents, des candidats à un emploi signalent aux employeurs potentiels une information cachée sur leurs aptitudes. L’action cachée ou risque moral est celle qui, dans une relation économique entre agents, porte sur l’inobservabilité du comportement d’un agent par les autres. Ce type de situation se retrouve dans de nombreux cas : assurance, qualité des produits, effort au travail…Dans ce dernier cas par exemple l’employeur (l’Etat) observe mal l’effort déployé par le salarié (le fonctionnaire) dont l’action est partiellement cachée .Une solution possible est de mettre en place des incitations à l’effort (indirectement observé par l’intensité du travail) en instaurant des primes qui diminuent le risque moral.

Les contrats

Les contrats sont fondés en une approche économique sur une théorie de l’agence ou modèle principal-agent. Un contrat est un accord proposé par un agent appelé le principal à une autre partie contractante appelée l’agent dans une situation d’information asymétrique dans un univers risqué. Le contrat détermine les actions à effectuer par les cocontractants pendant une certaine période temporelle, en fonction de signaux vérifiables par une tierce partie. Cette démarche se rencontre dans de nombreux domaines économiques : contrats d’assurance, contrats de travail, contrats d’endettement…Les fonctions d’un contrat sont essentiellement au nombre de quatre : révélation de l’information, incitation à l’effort, partage des risques, affectation du comportement des tiers dans une perspective de relations stratégiques.

Les incitations

Les incitations sont des variables économiques que l’on inclut dans les contrats pour orienter les agents dans le sens souhaité par le principal, dans le cadre de la théorie de l’agence précitée, dans un univers économique à risque dans lequel les asymétries d’information sont une caractéristique fondamentale.

La théorie économique des incitations

La théorie économique des incitations a pour objet la mise en évidence des processus par lesquels peuvent être minimisés dans les contrats les désavantages afférents aux deux grandes catégories d’asymétries d’information. L’économie publique est un champ potentiel d’application de cette théorie : la réforme de l’Etat et de la gestion publique en est un exemple privilégié.

Les incitations en économie publique

Les incitations face à l’anti-sélection visent à révéler une information cachée. Le principal propose à l’agent un choix d’options et l’agent répond par un message ; l’option incitative peut devenir une option révélatrice. Les incitations face au risque moral visent à révéler une action cachée. Le principal vise à maximiser son espérance d’utilité sous une double contrainte : contrainte de participation de l’agent (la proposition du principal doit être acceptable par l’agent ) ; contrainte d’incitation pour l’agent (la proposition du principal doit prévoir une règle de paiement ou de rémunération adéquate, dépendant de signaux vérifiables informant sur le niveau d’effort de l’agent). Le développement d’une théorie des incitations pour les politiques d’achats publics et la réglementation par J.J. Laffont et J. Tirole est en économie publique un exemple clé de la démarche incitative. De même la redéfinition des systèmes de tarification (enrichissement de la règle de M. Boiteux sur la gestion des monopoles publics soumis à la contrainte budgétaire), la réforme des principes d’adjudication des enchères publiques … sont d’autres analyses de choix. On ajoutera : la définition de principes de réforme de l’Etat et de la gestion publique dans une optique de performance est un travail novateur sur lequel il convient de réfléchir.

La réforme de l’Etat et de la gestion publique dans une optique incitative

J.J. Laffont a présenté en 1999 les modalités d’une réforme de l’Etat et de la gestion publique qui dépasse l’analyse traditionnelle de l’Etat correcteur des mécanismes de marché. Un Etat promoteur de mécanismes incitatifs a deux voies de réformes. Chaque fois que sont réunies les conditions d’un marché concurrentiel, une marchéïsation de l’activité publique peut aider à résoudre les problèmes d’incitation et de corruption. Dans les autres cas il faut mettre en place des mécanismes de contre-pouvoir pour limiter l’action des groupes d’intérêt. J.J. Laffont présente dans ce sens vingt et un principes de gouvernance de l’Etat. On se bornera à noter : rémunérations des agents publics en fonction de leur performance ;arbitrage par un système incitatif, entre efficacité et rentes informationnelles (information cachée) et entre partage du risque et efficacité de l’effort (action cachée) ; action de l’Etat afin d’empêcher la capture des régulateurs publics ; arbitrage entre coûts de coordination, information et incitation pour tout gouvernement structuré en plusieurs niveaux de décision.

L’approche de l’économie des asymétries d’information, contrats, incitations est importante sur le plan théorico-analytique : elle a eu ainsi reçu deux fois le prix Nobel en Economie en 2001 et 2007. Elle est aussi importante sur le plan opératoire car elle a inspiré les réformes de l’Etat de nombreux pays occidentaux depuis deux décennies. Elle inspire aussi les réformes actuelles de l’Etat et de la gestion publique en France. Cette réforme est à l’évidence indispensable et urgente …mais pourquoi faudrait-il admettre la recherche de l’intérêt individuel comme moteur et projet de l’activité publique ; pourquoi faudrait-il admettre que les incitations éviteront effectivement la capture des régulateurs par suite du seul jeu de l’interaction stratégique des intérêts des régulateurs et des régulés ? L’Etat ne perd-il pas sa spécificité en devenant essentiellement un prestataire de services non-marchands en voie de marchéïsation ? La crise actuelle ne nous rappelle-t-elle pas le rôle régulateur - réglementateur de l’Etat dans un univers ou de simples incitations semblent bien incapables de faire face aux désordres macroéconomiques actuels ?

BIBLIOGRAPHIE

- G. Akerlof, « The market for lemons : quality uncertainty and the market mechanism », The Quarterly journal of economics, 1970, p.488. D. Bureau et M. Mougeot, « Performance, incitations et gestion publique », Conseil d’analyse économique, Rapport,n°66, La Documentation française, Paris, 2007, p.7. P. Cahuc, La nouvelle microéconomie, Paris, La Découverte ,1993. J .J. Laffont, « Etapes vers un Etat moderne : une analyse économique », Conseil d’analyse économique, Rapport, n°24, La Documentation française, Paris, 2000, p. 117. J.J. Laffont et J. Tirole, A theory of incentives in procurement and regulation,Cambridge (Mass), The MIT Press, 1993 . J.J. Laffont et D. Martimort, The theory of incentives : the principal-agent model, Princeton, 2002, Princeton University press.

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- Efficacité, Efficience, Economie (E.E.E.), Performance et gestion publique.

Pierre LLAU;