CAILLAUX Joseph Pierre Marie Auguste
     I - Eléments biographiques II - Principaux apports III - Bibliographie sélective        

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Dernière mise à jour : 06/04/2006


 

 
I - éléments biographiques  
 


Né au Mans le 30 mars 1863- Mort à Mamers le 22 novembre 1944

Homme d’Etat français

Il est le fils d’Eugène Caillaux (1822-1896), polytechnicien, ingénieur des Ponts et Chaussées, ministre des travaux publics (1874-1876) puis des finances (gouvernement réactionnaire du 16 mai 1877), plus tard président du P.L.M. (de 1892 à sa mort). Il pousse son fils, allergique aux mathématiques, à faire les mêmes études que lui. Joseph échoue cependant au concours de 1883 (303 e pour une promotion de 227 admis).

L’envol

En 1887, il échoue à sa première tentative au concours de l’Inspection des Finances. En 1888, il est reçu second sur cinq. Il a bénéficié de l’aide de Léon Say, ancien ministre des finances pour préparer le concours. L. Say a adressé une lettre de recommandation au jury pour le rassurer sur les occupations non politiques du jeune Caillaux. Le jury pouvait en effet craindre de recruter le fils d’un ministre du 16 mai. J. Caillaux est adjoint à l’inspection générale à 25 ans. Il devient inspecteur des finances en 1890. Il le reste jusqu’en 1898.

Après un échec aux municipales partielles de 1896 (suite au décès de son père Eugène, maire d’Yvré-Lévèque), en 1898 il est élu député de l’arrondissement de Mamers. Il bât le duc de Doudeauville, député conservateur sortant. Pour cela, il est devenu candidat des républicains. Il reste prudemment flou quant à son positionnement politique. Il ne rejoint les radicaux que plus tard (il en devient le président en 1913), son implantation étant assurée (il est réélu au premier tour en 1902, 1906, 1910, 1914). Pour l’heure, il fait partie de l’Alliance républicaine et démocratique de Poincaré. L’évolution de ce grand bourgeois, arrogant et cabotin, de la droite républicaine à la gauche radicale lui vaudra, un peu comme à Fr. Mitterrand, une solide réputation de traîtrise à la droite de l’hémicycle et presque autant d’insultes qu’à Léon Blum.

Sa carrière ministérielle commence dès l’année suivante. Il est choisi sur la base de sa réputation de spécialiste des finances publiques est devient ministre des Finances de P. Waldeck-Rousseau (1899-1902). C’est pendant ce ministère qu’il s’oppose (par prudence, pour mieux en assurer l’adoption – et y attacher son nom - quand le sénat y sera plus favorable selon J.-Cl. Allain, 1978) à un projet d’impôt sur le revenu (qu’il ne prône d’ailleurs dans aucun des deux volumes de son traité de fiscalité) et écrit (le 5 juillet 1901) à sa maîtresse et future femme le mot qui lancera la campagne du Figaro le 13 mars 1914 : « J’ai d’ailleurs remporté un très beau succès : J’ai écrasé l’impôt sur le revenu en ayant l’air de le défendre. signé : Ton Jo ». Ce billet stupide d’un jeune ministre trop satisfait de lui prépare « le désastre de sa vie » (J.-D. Bredin, p. 63). Tout en préparant le sien propre, il s’opposera de la même façon à d’autres médiocres projets d’impôt sur le revenu, comme l’insuffisant projet Rouvier (dont il est pourtant un proche) en 1904.

Le zénith

Après avoir été porté à la vice-présidence de l’Assemblée en 1906 - car vice-président de l’Alliance Républicaine & Démocrate de Poincaré, il est très proche des radicaux - il redevient ministre des Finances de G. Clemenceau (1906-1909). Leurs relations ne laissent en rien présager de leurs haines futures.

Il dépose le 7 février 1907 son projet d’impôt personnel et progressif sur le revenu. La discussion générale s’ouvre le 1 er juillet. Il subit l’opposition de nombreux parlementaires dont Jules Roche (« Votre projet constitue un péril national ») et R. Poincaré qui se sépare de lui en le taxant de « fourrier du socialisme ». Avec patience et quelques concessions, il obtient le vote du projet le 9 mars 1909 par 388 voix contre 129, plus qu’il ne l’espérait. Il a gagné une opposition haineuse de la droite. Il reste à convaincre le Sénat, ce qui n’est pas le plus aisé. La loi se perd d’abord dans les arcanes des discussions en commission. L’enterrement est évité car, face à la menace militaire, le Sénat est contraint d’assurer la couverture des dépenses publiques.

L’adoption de l’Impôt sur le Revenu (1909 puis 1914 –1917)

Pendant les deux ans du gouvernement Briand (1909-1911), il ressert ses liens avec les milieux d’affaires et recueille deux présidences de conseils d’administration (Crédit Foncier égyptien et Crédit Foncier Argentin). Après sa réélection, il s’inscrit désormais au groupe de la gauche radicale. Appelé à nouveau aux Finances par l’éphémère président du conseil E. Monis, il lui succède quelques mois plus tard.

Désormais président du Conseil et ministre de l’Intérieur, il place deux médiocres (selon lui) aux Finances et aux Affaires étrangères pour diriger ces départements. Soucieux de relancer la réforme de l’impôt sur le revenu, il est en fait surpris par les affaires marocaines (Agadir 1911), qui l’amènent à élaborer à la hâte une politique audacieuse d’apaisement avec l’Allemagne. Il négocie avec succès des arrangements coloniaux au Cameroun pour préserver les intérêts français au Maroc et, surtout, la paix. Au Palais Bourbon, il obtient une très large majorité (393 voix contre 36). C’est au sénat, lors des débats parlementaires relatifs au traité avec l’Allemagne, qu’il nie, par pure emphase et sans que personne ne lui ait absolument rien demandé, l’existence de négociations politiques et financières secrètes, alors que ses ennemis sont parfaitement au courant. Clemenceau se jette sur la faille, interroge le ministre des Affaires étrangères qui se saisi de l’occasion pour se venger d’un président du conseil qui l’a écarté et humilié pendant les négociations. Il ne se défend pas, Clemenceau et lui se disputent avec Caillaux. Selves démissionne. Incapable de le remplacer, Caillaux doit démissionner le 11 janvier 1911, tout juste auréolé d’un succès international inattendu.

Poincaré le remplace et fait voter l’accord franco-allemand. Son élection à la présidence de la République démontre l’inorganisation des radicaux. En 1913, ils organisent un grand parti radical et radical-socialiste et élisent président Caillaux, qui n’était jusqu’alors pas adhérent. Le 13 décembre 1913, Caillaux s’oppose au budget du gouvernement Barthou qui souhaite lever un emprunt en exonérant la rente de l’impôt sur le revenu pourtant voté en 1908. Le gouvernement tombe, mais Poincaré, refuse de l’appeler. Il est cependant contraint de nommer Doumergue qui confie à Caillaux les Finances. Celui-ci relance la discussion sur l’impôt sur le revenu et projette un impôt sur la fortune, progressif par tranches ne dépassant pas 2,5 %. La loi adoptée en 1909 devra attendre 5 ans que le Sénat, pressé par la Guerre consente enfin à l’adopter. La loi de 1917 viendra compléter la réforme.

La chute et le repli

La chute de Caillaux est provoqué par la perte de sang-froid de sa seconde épouse et par ses grandes imprudences pacifistes.

Profondément haï pour sa politique étrangère et fiscale, il est l’objet d’une campagne de presse d’une rare délicatesse. A partir 13 décembre 1913, Calmette, directeur du Figaro, inspiré par Barthou - qui vient de fonder avec Briand une Fédération des Gauches pour rassembler la droite contre le chef des radicaux - mène campagne contre Caillaux. Faisant feu de tout bois, Le Figaro publie au cours du débat sénatorial décisif sur l’IR le mot de Caillaux à sa première femme, que celle-ci, trompée pendant trois ans avant d’accepter le divorce en 1911, a conservé par-devers elle tout en simulant sa destruction. Il est désormais surnommé « Ton Jo » par Le Figaro et la presse qui l’attaque (Action française, etc.). Sa seconde femme, Henriette, rend visite au directeur du journal et l’abat de quatre balles le 17 mars 1914. Caillaux démissionne le 18. Malgré la victoire de ses accords de désistement avec les socialistes en avril 1914 – il envisageait de gouverner avec Jaurès – Caillaux, brillamment réélu, ne peut accéder à Matignon qui échoit à Viviani.

Après trois mois d’instruction, le procès a lieu du 20 au 28 juillet 1914. Mme Caillaux est acquittée mais le même jour, l’Autriche déclare la guerre à la Serbie. Harcelé, inquiété après l’assassinat de Jaurès, Caillaux est contraint de s’éloigner de Paris, et il déplore dans ses mémoires ne pas pouvoir ainsi influer sur le gouvernement qui ne tente pas, selon lui, de freiner le bellicisme germanique.

Pendant la guerre, après s’être engagé dans un poste de payeur principal auprès de l’Etat-major qui ne lui cache pas sa défiance, il est envoyé en mission d’étude commerciale au Brésil par un gouvernement trop heureux d’écarter ce politique encombrant. Il y fréquente sans précaution celui qui sera par la suite identifié comme agent allemand. Il fera de même en Italie. A mesure que le conflit s’enlise, lui-même se répand en propos pacifistes et fréquente plusieurs personnages qui se révéleront vite peu recommandables. Aveuglé par son orgueil et sa volonté de revenir sur la scène politique sur le terrain de la pacification des relations franco-allemandes, qui lui a apporté ses plus grandes gloires, il ne prend pas suffisamment de précautions et il est toujours mis en cause par la presse de droite, Action française en tête et d’un autre côté par L’Homme enchaîné de Clemenceau qui traquent ceux qu’il considère comme pacifistes et anti-militaristes. Si rien ne permet véritablement de mettre en cause sa bonne foi, l’amalgame est vite fait. Son comportement peu prudent est facilement assimilé à de la haute trahison. En 1917, suite à la démission de deux gouvernements (Ribot et Painlevé) deux options s’offrent à Poincaré. La politique pacificatrice en appelant Caillaux ou la guerre à outrance en appelant Clemenceau qui a patiemment assis sa réputation par son énorme production de journaliste et par son travail à la tête des commissions sénatoriales de la guerre et des affaires étrangères. Clemenceau étant le seul susceptible de mener la politique qu’il préconise. Haïssant plus Caillaux qu’il ne haït Clemenceau, Poincaré appelle donc ce dernier à la présidence du conseil. Clemenceau, excité contre lui par le président Poincaré, toujours serviable, poursuit Caillaux devant la Haute Cour de Justice. Après la levée de son immunité parlementaire. Il est jeté en prison.

Il reste emprisonné à la Santé de 1918 jusqu’à son procès devant la Haute Cour en 1920. Lors de la parution en 1919 de son livre intitulé « Agadir. Ma politique extérieure », parmi les rares soutiens lui exprimant des remerciements pour l’envoi du livre, seuls trois universitaires accusent réception de l’ouvrage, parmi lesquels Ch. Gide, économiste, et G. Jèze (que J.-C. Allain, 1981, tome 2, p. 219, qualifie aussi, par erreur, d’économiste). Ce dernier, ne lui « écrit qu’après la conclusion du procès, dont il stigmatise le verdict haineux ». Quand s’ouvre son procès, Poincaré vient d’être remplacé à la présidence de la République par son ami Deschanel, qui a battu Clemenceau. Le 23 avril 1920, après près de trois ans d’une lutte acharnée de la part de Caillaux et de ses avocats, les accusations relatives aux articles 77 et 79 du code pénal sont rejetées, le dossier étant vide. Caillaux échappe donc à la peine capitale qui lui était promis depuis plusieurs années. Mais il est condamné sur la base de l’article 78 du code pénal, article jamais invoqué par l’accusation, ni pendant l’instruction, ni pendant les débats ! Il est condamné pour avoir entretenu une correspondance avec des sujets ennemis. Sa peine est calquée sur ses trois ans de préventive et accompagnée de dix ans d’inéligibilité et de cinq ans de proscription de lieux publics. Le soir il sort libre mais exclu de la vie publique.

Il est finalement gracié par le cartel des gauches (vainqueur des élections de 1924). Jaurès transféré au Panthéon, lui se contente de retourner au parlement, cette fois au Sénat à partir de juillet 1925 (il est élu sénateur de la Sarthe sans concurrent). Il y devient un président inamovible et redouté de la commission des finances (vice-président en, 1931, il est élu président en 1932, Jules Jeanneney étant élu président du Sénat), contribuant, en tandem avec le sénateur Marcel Regnier, à faire chuter nombre de ministères taxés d’incompétence financière. Il réoccupe aussi jusqu’à la guerre la présidence du conseil général de la Sarthe.

Il est de retour à plusieurs reprises au Ministère des finances avec les cartels des gauches mais de façon trop courte pour prendre sa revanche. Du 17 avril au 26 octobre 1925 il occupe les Finances dans le ministère Painlevé mais sa politique financière (l’emprunt plutôt que l’impôt sur le capital) aliène les soutiens socialistes du gouvernement. Du 26 juin 1926 au 17 juillet 1926 il est de vice-président du Conseil de Briand mais le gouvernement démissionne suite au refus de la Chambre de lui accorder les pleins pouvoirs. Ayant refusé les Affaires étrangères proposées par Daladier en 1933 et les avances de P. Laval en 1934, il accepte les Finances en 1935 dans le gouvernement Bouisson renversé le jour même de sa présentation par le refus du groupe socialiste mené par L. Blum de lui accorder sa confiance. Le crédit dont il jouit toujours en matière de Finances publiques ne suffit néanmoins plus. Le magicien s’est transformé avec le poids des ans et des épreuves en homme plus soucieux de rigueur que d’innovation. Désormais sa réputation tient dans sa seule orthodoxie financière. Il s’est opposé à l’impôt sur le capital après en avoir défendu le projet en 1913-1914 (impôt progressif par tranches ne dépassant pas 2,5 %). Mais c’était avant d’être écarté du pouvoir. Ces tentatives de retour aux affaires sont des échecs, comme la mission qu’il dirige en 1925 aux Etats-Unis pour négocier la dette française.

En 1937, comme en 1938, il contribue de façon décisive, en tant que président de la Commission des finances du Sénat, à la chute des gouvernements Blum. Il n’était pas totalement opposé au Front populaire mais restait très réticent à une alliance avec les communistes et craint une dynamique révolutionnaire (ironiquement il provoque la démission de Blum en lui faisant refuser les pleins pouvoirs que Blum lui-même lui avait refusés en 1926). Cela ne l’a pourtant pas empêché de voter toutes les grandes lois du Front populaire (congés payés, conventions collectives, 40 heures, hausses de salaires, organisation du marché du blé, contrôle de la Banque de France et dévaluation du Franc). C’est en restant au sein de la gauche qu’il a provoqué la chute des gouvernements de Front populaire. Mais il est désormais « rejeté tant par la droite qui n’avait cessé de la haïr que pour s’en méfier, que par la gauche, qui l’avait aimé mais ne comprenait plus « le vieillard au cœur sec », l’adversaire de Blum » (P. Beltrame).

Le pacifiste Caillaux prêche cependant la guerre à outrance en 1940, mais vote les pleins pouvoirs à Ph. Pétain sans défendre les institutions républicaines. Il se retire à Mamers d’où il rejette toutes les sollicitations de Vichy, limitant sa correspondance avec P. Laval à une seule lettre indignée en 1941, où il défend une fonctionnaire juive contre l’application des lois antisémites. Il meurt discrètement pendant la libération, un an après son épouse.

 
II - Principaux apports à la science des finances  
 


Praticien des finances publiques, le président Caillaux est surtout célèbre pour avoir attaché son nom à une des réformes modernisatrices les plus importantes du XX e siècle : la création en France d’un impôt personnel et progressif sur le revenu. Il faut cependant noter au préalable qu’il a contribué à l’essor scientifique de l’étude du droit fiscal et

Un apport théorique fondé sur une compétence financière

J. Caillaux est un des premiers analyste moderne du système fiscal français avec l’ouvrage de référence qu’il fait paraître en 1896 : Les impôts en France (qui paraît la même année que Boucard (M.) et Jèze (G.), Eléments de la science des finances et de la législation financière française, Paris, Giard et Brière, 1896, 452 p.). Ouvrage d’un praticien inspecteur des finances qui comble un vide, au moment où les programmes universitaires font enfin une place aux Finances publiques (le décret qui introduit la législation financière dans le programme de la licence en droit date du 24 juillet 1889).

Cette contribution à l’étude scientifique des questions financière lui attache d’ailleurs une réputation de spécialiste sur laquelle s’appuie les débuts de sa carrière ministérielle. C’est pour cette raison que Pierre Waldeck-Rousseau appelle ce député fraîchement élu (depuis moins d’un an) au ministère des finances. Pendant que G. Jèze fonde la matière dans le cercle universitaire, Caillaux l’installe dans le cercle politique. Le ministère des finances va ainsi acquérir un poids politique croissant. Jusqu’alors, le ministère était souvent confié à des techniciens centrés sur leur seule spécialité (par exemple Léon Say, ministre des finances pendant 10 ans aux débuts de la III République). Désormais, le ministère va devenir un marchepied vers de plus hautes fonctions et donc un enjeu de pouvoir. L’art de la parole ne suffit plus. Depuis, les questions financières occupent une place fondamentale. C’est le prélude à l’envolée des préoccupations économico-financières des milieux politiques et administratifs des années 1930-1960.

L’œuvre financière du président Caillaux

En matière de finances publiques, le président Caillaux est célèbre moins pour sa politique budgétaire, progressivement devenu de plus en plus conservatrice, que pour sa contribution essentielle à la modernisation du système fiscal français.

La politique budgétaire

De 1900 à 1914, Caillaux porte la responsabilité de six budgets (1900, 1901, 1902, 1907, 1908 et 1909) et a participé à la préparation de ceux de 1906, 1911 et 1914. Sa politique budgétaire est marquée avant tout par un esprit d’économie et par la défense de l’unité et de l’équilibre budgétaire.

Esprit d’économie : «  Si l’économie n’a précédé, aucune réforme n’est possible, parce qu’il n’en est aucune qui n’entraîne le risque de quelque interruption dans la marche des recouvrements, et parce qu’on doit s’attendre aux embarras multipliés que feront naître les manœuvres et les cris des hommes de toute espèce intéressés à maintenir les abus, car il n’en est point dont quelqu’un ne vive […]. L’économie serait ainsi la préface nécessaire de toutes les grandes réformes fiscales. Elle est peut-être, avant tout, le dernier mot de la science financière. », préface aux Impôts en France, citée in Bredin (J.-D.), p. 100.

Unité et équilibre. Lorqu’il devient ministre de Clemenceau, il suit la doctrine qu’il avait définie lors du gouvernement Waldeck-Rousseau autour de ces deux mots d’ordre. En 1906 et 1907 par exemple, il présente systématiquement son projet de budget en léger déséquilibre pour freiner les propositions de dépenses des parlementaires, s’opposant à toutes les propositions de subventions ou de franchises fiscales. Il s’y complaît d’ailleurs, bâtissant une réputation de rigueur  sur un flot de mécontentement parlementaire (Bredin, p. 99 s.). Cela ne l’empêche pas d’user du budget comme d’un instrument d’intervention économique mais en recherchant un perpétuel équilibre en un libéralisme complet et un dirigisme « étatiste » qu’il réprouve. Il reste marqué par sa formation économique libérale.

Sur cette question, cf. l’étude approfondie de J.-Cl. Allain(1978), tome 1, pp. 270-328.

La modernisation du système fiscal français

C’est surtout en matière fiscale que l’esprit d’innovation, qui marque ses passages au pouvoir aux débuts du XIXe siècle, se révèle. Après avoir marquée la réforme du régime des boissons, il permet surtout l’introduction de l’impôt sur le revenu en France.

La réforme du régime fiscal des boissons

L’autre réforme menée par J. Caillaux, avant celle de l’impôt sur le revenu, concernait la fiscalité des boissons, inchangée depuis la monarchie de Juillet et objet d’incessants projets. Il favorise l’adoption de la Loi du 31 décembre 1900 qui clôt 25 ans de discussions parlementaires. Cette réforme est marquée par l’unification d’un régime fiscal autrefois marqués par les particularismes (la taxe variait selon les territoires). Le tarif est globalement réduit ce qui permet « le vin à quatre sous pour l’ouvrier » (discours à la chambre du 25 octobre 1900). La consommation d’un vin de meilleur qualité se substitue à celle de l’alcool, désormais surtaxé, ce qui constitue alors un progrès pour la santé publique (mais cela ne fournit qu’une argumentation tactique supplémentaire, ce n’est pas l’objet essentiel de la réforme). La privilège des bouilleurs de cru est maintenu mais plus fortement encadré avec une limitation des quantités de production. Sur le plan économique, la réforme diffère la crise de la surproduction vinicole en lui offrant un marché élargi. Mais sur le plan financier, elle se répercute en une baisse des recettes fiscales. (Pour le détail de cette réforme, cf. J.-Cl. Allain, 1978, tome 1, pp. 217-226)

Au total, il a fait preuve d’un certain courage en s’attaquant à une réforme en partie impopulaire (notamment dans les départements de bouilleurs de cru dont le sien qui en compte 33.000 sur les 925.000 bouilleurs de cru français). Il continue avec les impôts directs.

L’impôt sur le revenu

C’est la grande réforme fiscal à laquelle le président Caillaux a attaché son nom.

Après ses réflexions et hésitations de 1899-1904, il l’a soutenu comme ministre des Finances de 1906 à 1909 et en 1914.

Son projet déposé le 7 février 1907, propose la personnalisation et surtout la généralisation de l’imposition des revenus, jusqu’alors imposés séparément quand ils le sont. A l’image du système anglais, les revenus sont classés par cédules : 7 au final sont retenues : 1° revenus des propriétés bâties, 2° revenus des propriétés non bâties, 3° revenus des capitaux mobiliers, 4° bénéfices industriels et commerciaux, 5° bénéfices non commerciaux, 6° revenus du travail agricole et 7° revenus du travail dépendant (traitements publics, salaires, pensions). Chaque cédule a un régime spécifique en matière d’abattement et de déduction de charges spécifiques. Le taux est différent selon les revenus (3% pour les cédules 5, 6 et 7 ; 3,5% pour la cédule 4 ; et 4% pour les cédules 1, 2 et 3). Un dégrèvement forfaitaire par personne à charge complète le système. Qui plus est, une taxe complémentaire et progressive frappe le revenu global au-dessus de 5.000 francs et atteint, par tranches successives, le taux maximum de 5 % à partir de 100.000 francs de revenu. Enfin, l’ensemble nécessite l’instauration d’un système de déclaration et de contrôle.

Son projet est voté le 9 mars 1909 par la chambre avec la majorité surprenante de 388 voix contre 129. Mais le Sénat va retarder l’examen du projet jusqu’en 1914-1917.

Quand la discussion s’ouvre enfin au Sénat, Caillaux, qui a été président du Conseil entre temps, revient au ministère des Finances. Avant que sa femme ne craque face à la campagne de presse qui le traîne dans la boue en assassinant G. Calmette, Caillaux a réussi à relancer le projet devant le Sénat. Ses successeurs poursuivront ses efforts en s’appuyant sur l’ampleur des dépenses de guerre pour soutirer l’accord réticent d’un Sénat qui fait encore traîner les choses trois ans en fractionnant la réforme fiscale. Celle-ci nécessite donc deux lois : la « loi du 29 mars 1914 concernant la contribution foncière des propriétés bâties et non bâties et l’impôt sur le revenu des valeurs mobilières françaises et étrangères » et la « Loi du 31 juillet 1917 portant suppression des contributions personnelle-mobilière, des portes et fenêtres et des patentes et établissement d’un impôt sur diverses catégories de revenus ». Le projet initial de Caillaux semble fortement remis en cause car la loi de 1914 ne prévoir qu’une déclaration facultative du chiffre global des revenus, sans ventilation, l’administration devant apporter les preuves de l’inexactitude si elle conteste la déclaration. Le taux de 2% est uniforme mais frappe une fraction croissante du revenu, à mesure que l’on passe les cinq tranches retenues (pour la première tranche, le taux est appliqué à 1/5 du montant, pour la deuxième à 2/5, etc.). Il faudra attendre la loi de 1917 pour que l’ensemble des cédules soient constituées, rendant ainsi le système final, avec ses deux étages, plus proche du projet initial de Caillaux.

Pour une étude approfondie de l’adoption de cette réforme, on se reportera à la biographie de J.-Cl. Allain (1978), tome 1, pp. 227-269, et aux articles de Allain (1999), Isaia et Spindler (1987 et 1989) et Jeannneney (1982).
 
 
III - Bibliographie sélective  
 


A- œuvres de Joseph Caillaux

  • Les impôts en France , 1 ère éd. 1896 et 1904, 2 nde 1911, 2 vol. (« Ouvrage, sans doute le plus précis, sur le système fiscal français de la fin du XIX e siècle » selon G. Ardant, HI, 2, p.249)
  • L’impôt sur le revenu , (recueil d’interventions parlementaires), Paris, Berger-Levrault, 1910, VIII-539 p.
  • Mes Mémoires , t.I, Ma jeunesse orgueilleuse. 1863-1909, Paris, Plon, 1942, 306 p. ; t.II, Mes audaces – Agadir. 1909-1912, 1943, 260 p. ; t.III, Clairvoyance et force d’âme dans les épreuves. 1912-1930, 1947, 399 p. (Comme souvent, Caillaux masque certains aspects de sa vie qui ne cadrent pas toujours avec la présentation qu’il veut en faire. Cf. pour une lecture critique, les biographies de Allain et Bredin)
B- Ecrits relatifs à Joseph Caillaux

Bien que sa mémoire se soit effacée, la bibliographie consacrée à J. Caillaux reste importante. On trouvera une bibliographie plus complète dans les deux volumes de J.-Cl. Allain cités infra.

Ouvrages :

Allain (J.-C.), La biographie de référence en deux volumes :

- Joseph Caillaux, I.Le défi victorieux, 1863-1914, Préface de E. Roche, Paris, IN, 1978, 537 p.

- Joseph Caillaux, II. L’oracle, 1914-1944 , Paris, IN, 1981, 590 p.

Bredin ( J.-D. ), Joseph Caillaux, Paris, [Hachette, 1980] rééd. Paris, Folio, 1985, 510 p. (L’hommage d’un autre républicain, avocat, universitaire et homme politique. Elle a beaucoup inspiré le résumé biographique supra).

Fabre-Luce (A.), Caillaux , Paris, Gallimard, 1933 (Hagiographie du président Caillaux, qui, selon J.-D. Bredin, en sort transfiguré)

Géraud-Bastet ( pseudonyme de Pech de Cadel), Monsieur Caillaux et l’impôt sur le revenu, Paris, 1909

Articles :

Encyclopédie permanente de l’administration française , n°434, juin 1963, Numéro spécial sur le centenaire de la naissance de J. Caillaux, pp. 2019-2039. Consulter notamment les articles de Roche (E.), Caillaux ! ; Paul-Boncour (J.), Caillaux et Jaurès ; Favre (M.), Joseph Caillaux et le parti radical ; Rueff (J.), La grandeur humaine ; Piétri (F.), Caillaux : le sens de l’Etat, le patricien  ; Potut (G.), Caillaux et la banque de France.

Allain (J .-C. ), Joseph Caillaux, promoteur de l’impôt général sur le revenu, CHEFF, Etudes et documents, IX, 1999, p.165-181.

Beltrame ( P.), Joseph Caillaux, inL’impôt, Paris, MA éditions, coll. Le monde de…, 1987, pp.31-32.

Isaia (H.) et Spindler (J.), La création d’un système d’imposition sur le revenu, in Isaia (H.) et Spindler (J.) (dir.), Histoire du droit des finances publiques, Volume 2, Les grandes étapes de l’évolution de la fiscalité d’Etat, textes à l’appui, Paris, Economica, Finances publiques, 1987, pp.11-89.

- , 1914-1940. L’impôt sur le revenu sous la III e République, in Martinez (J.-Cl.) (dir.), L’impôt sur le revenu en question, Paris, LITEC, 1989, pp. 51-68.

Jeannneney (J .-N.), La bataille de la progressivité sous la III e République, Pouvoirs, n°23, 1982, pp.21-31.